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La chronique de mai 2024

1914-1918 : correspondance de guerre d'un Cairannais


Introduction

Joseph Delubac est né à Cairanne en 1876. Il se marie en 1902 avec Louise-Marie Castellan. Il est propriétaire point1. Ils ont quatre enfants lorsque la guerre éclate en 1914. Il a 38 ans. Il est rappelé lors de la mobilisation générale le 3 août 1914. Il va successivement être dans :
  • 5e bataillon des chasseurs territorial (1914-1917)
  • 66e régiment infanterie territorial (1917, 3 mois)
  • 10e régiment d’infanterie territorial (1917-1918)
Les unités territoriales sont composées de mobilisés qui de par leur âge ne peuvent être affectés aux régiments d’actives. Ils sont appelés les pépères. Ils sont censés être en arrière des lignes et aider les avant-postes donc moins exposés aux dangers.
Plus de huit millions d’hommes sont appelés et quittent leur foyer. Le seul lien qui va leur rester avec leur famille sont les lettres et les cartes postales. La scolarité obligatoire depuis Jules Ferry facilite ces échanges épistolaires. Mais pour la majorité des hommes, comment poursuivre une vie commune avec une épouse, avec des parents, comment exprimer ses sentiments, ses désirs, ses frustrations, comment avoir un discours amoureux ? En plus il faut rassurer sa famille et éviter la censure !
(Nicole Delubac nous a transmis un paquet de cartes postales datant de la guerre de 14-18. Nous avons retenus celles qui nous paraissaient les plus significatives en rapport avec le contexte de l’époque qui est rappelé point2. Dans ce paquet, il y avait un texte poétique, écrit par un ou une inconnu(e), qui montre les traces profondes que la guerre a laissé sur les combattants, il est recopié à la fin. Merci Nicole)

Gérard Coussot

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Source : ADV modifié
Joseph Delubac en 1930 (54 ans)

point2  Dans les actes d'achat de 1902 et 1911, ADV.

point2  Avec l’aide de La Grande Guerre des Français à travers les archives de la grande collecte, Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale, 2018.

Désir

Pour la plupart des hommes, exprimer son désir par écrit à son épouse, son amie est une nouveauté dans la société conventionnelle de l’époque. Comment déjouer sa pudeur ? Les cartes postales évocatrices, transmettant le geste amoureux et déjouant la pudeur, viennent en aide à cette absence de discours amoureux. Joseph Delubac exprime tout son embarras mais la légende de la carte postale y supplée !

Grasse le 18/07/16
ma chère épouse,
je ne vois plus comment m’expliquer pour te dire tout mon amour, toute mon affection si je suis bien malheureux d’être séparé de toi, ta pensée me réjouit. Ma brave soulette quand nous reverrons nous, quand pourrons nous encore nous embrasser ? … je te donne un doux baiser, chère Louise, ton époux.


En un baiser brûlant échangeons nos cœurs

Permission

En début de 1915, sont octroyées les premières permissions qui permettent aux soldats de retrouver leur famille. Ce sont des moments clés, fantasmés ou vécus, qui rythment la séparation. Dans l’attente, pour nombre d’hommes, comment exprimer leur sentiment, leur frustration par écrit ?
Là encore l’iconographie postale va suggérer le non-dit.

(sans date)
À ma chère famille
l’heureuse satisfaction de donner bientôt mes baisers


En permission
Combien m’est douce ta chère présence / un baiser console après longue absence

Père

Comment ne pas être oublié des enfants que l’on ne voit pas grandir ? Comment exprimer une affection paternelle ?
Fêter les anniversaires, envoyer des mots tendres, utiliser des surnoms, raconter des petites histoires,…

Du front
17 :18 octobre 1915
J’ai bien déjeuné cette nuit avec vos champignons et poulet ; après j’ai tiré une bonne grenade. J’étais heureux je pensai à bien tirer une grenade (bis) c’est fumer une bonne pipe, tirer une fusée c’est fumer une cigarette. Tu vois Lolotte (sa fille ainée) quel langage. Je ne t’avais pas dit que j’avais une petite servante qui essuie mon assiette et qui a une grande queue. Il ne faut pas le dire à la maman, elle serait jalouse. C’est une petite souris qui vient dans ma musette tous les jours…

9 novembre 1917
A mon joli zelin (Fleury, 3eme enfant) un doux baiser de Marly
Papa Delubac

Grasse le 18 Juillet 1915 (Carte d’anniversaire)
À ma petite Lolotte (sa fille ainée) mon affection et mon amour
Papa Delubac

Du front, 28 aout 1915
A mon épouse chérie à ma brave Lolotte, à mon beau Francis, mon rescapé (Fleury son troisième enfant), mon Fréderic (son quatrième enfant) je fais mille baisers mille caresses
votre papa Delubac

Anniversaires


L’Oubli n’a pas de place dans les cœurs français

Cheffes de famille

La France est majoritairement rurale. Les femmes participent aux travaux agricoles mais l’absence d’un mari pèse lourd. Ces femmes sont confrontées à de nouvelles responsabilités puisqu’elles sont seules en charge de la marche de l’exploitation, de l’économie familiale, de la tenue du foyer et de l’éducation des enfants. À distance, les hommes recommandent, donnent des instructions, encouragent,…
9 aout 1915
Mon petit Fleury
…Soyez bien sages pendant vos vacances. Le matin à la fraicheur il faut lire et écrire un peu pour ne rien oublier. Lolotte apprendra par cœur. Francis fera ses multiplications. Après jouer auprès de la maman et vous adorez la de tout votre cœur je vous en supplie. Aimez bien Fréderic, choyez le beaucoup. Je vous embrasse mes petits chérubins…
26 juillet 16,
Ma Chère famille ,
…J’ai peur que maman ait beaucoup de peine pour écrire à votre grand ? Après le soufrage c’est les ? . mon Dieu repose toi, un peu, respire un instant…
30 aout 1916
A mon cher Fleury
qui est sage, bien obéissant, bien studieux qui soigne si tendrement les poules dont il envoie les œufs à son papa lui qui est un petit maitre dans l’art de l’élevage de la bassecour lui aussi dans la pensée continuelle s’envole bien loin vers les cimes des Vosges vers son papa qui l’aime qui lui fait ses ardentes caresses je donne cette jolie carte postale Papa

24 septembre 16
Ma chère famille
Je suis extrêmement content de votre récolte. Je savais d’avance que le grand Valat ne pouvait pas dépanner J.Roux ; merci c’est bon beau, il faut être content assez aussi avec une bonne provision de bois et d’huile tout me fait grand plaisir…


Dans cette carte, le devoir de l'épouse ne reflète pas la realité !

Provinces perdues

43 ans d’annexion, c’est une génération. Beaucoup d’Alsaciens-Lorrains vivent paisiblement, bénéficiant d’une confortable croissance économique dans tous les domaines industriels et agricoles.
Pour les Français, convaincus d’une fidélité inébranlable des Alsaciens-Lorrains, la déconvenue est amère.
Une partie des territoires annexés est reconquise fin 1914 et conservée par l’armée française notamment le sud-ouest de l’Alsace dont la vallée de la Thur où est situé le village de Kruth.

Kruth, 9 aout 1915
Mes chers mignons
Nous sommes ici depuis hier. Demain nous regagnons la ligne qui n’est pas loin d’ici. Kruth est un joli pays du Haut-Rhin. Les gens parlent l’allemand et n’ont pas l’air d’être enthousiasmés, cette situation ne leur plait qu’à moitié…
Recevez mes chers petits mes meilleurs caresses
Votre papa Delubac


Aprés avoir été chassé de notre Alsace tu reviens, Drapeau, à ton ancienne place

Bien longtemps aprés : Pepeï Jousè


A fait les deux guerres, en est revenu meurtri, a perdu une petite fille, a perdu sa tendre épouse (elle avait 52 ans). C’est à partir de là qu’il s’est mis à boire, partait avec sa canne sous l’abricotier (tel Bouddha sous son figuier).
Peut-être marmonnait-il après cette couleuvre qui buvait le lait de sa fille point3 ?
Peut-être après ces voleurs d’abricots qui dépouillaient son arbre et n’en laissaient aucun ? Peut être cherchait - il à éviter le café Manifacier là où on lui offrait un verre, puis un autre pour qu’il raconte jusqu’à… Et de un et de deux, et les cervelles…se mélangeaient.
Coumpletament empéga…
Peut-être écoutait-il la fauvette dont il aimait le chant ?
Quand il rentrait, il évitait l’épicerie que tenait Charlotte et qui avait le regard sévère quand il trantaillait…
À la maison tatave encore un peou de cybeque… de sa fabrication (cette boisson qui rend fada, faite avec des produits illicites).
De Louise-Marie à Marie-Louise sa femme, sa fille, il mélangeait les deux.
Le chant de la fauvette, les feux follets du cimetière qui lui rappelaient sa femme et son enfant disparus,
Vas vaïre pimpinet (rabacher)

Un(e) inconnu(e)


point3 Anne Laberinto-Gridine avait déjà évoqué cette couleuvre dans un conte de Noël, chroniques Vol. 2, page 63.

Summary:This chronicle concerns part of the correspondence of soldier Delubac during the 14-18 war. It is representative of several millions of letters exchanged between soldiers and their families. We are dealing here with special postcards typical of this war period. The pictures reinforce the writing with their legends ranging from eroticism to patriotism

Mise à jour : le 1 mai 2024
webmaster : Gérard Jacques Coussot

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