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La chronique d'avril 2022

L'oranger des Osages (Maclura aurantiaca) et
la famille Gasparin à Cairanne


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ADV, 7M60. Ce chiffre est obtenu à partir d’un mémoire du maire de l’Isle-sur-Sorgues au Sous-Préfet en 1828 où il écrit que 32 tonnes de cocons récoltés nécessitent 128 tonnes de feuilles qui correspondent à 64 000 mûriers, nombre approximatif sur sa commune. L’hypothèse, que l’on ne peut pas vérifier, est le poids de feuilles qu’un mûrier peut produire par an qui oscille entre 10Kg et 100kg selon l’âge de l’arbre. Le maire a pris une valeur moyenne de 20 Kg.

Maxime Pazzis, mémoire statistique sur le département de Vaucluse, 1808, ADV Biblio 597bis.

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ADV 7M 60. Il est indiqué arbres isolés : 3 212 718 !

Source : association
Deux des quelques dizaines de mûriers qui restent des 28 000 mûriers du XIXe siècle à Cairanne

Publié dans Traité de l’éducation des vers à soie en 1840, Muséum d’Histoire Naturelle Paris, référence : 6152.

Introduit en France en 1815

Sa ressemblance avec le mûrier le fait appeler mûrier des Osages du nom d’une tribu de Louisiane qui employait ses rameaux pour en faire des arcs. Finalement le nom a évolué pour devenir oranger des Osages, lié à son fruit qui ressemble à une orange.


Source : association
Un des derniers spécimens
d’oranger des Osages à Cairanne.
Le fruit est montré dans la cartouche

A. Gasparin, Recueil de Mémoires, 1841.

Rose Barrel-Mazoyer, de Gasparin, officier de l’Armée Royale et conventionnel, Edition Lafitte, Marseille, 1982

ADV, B1990

Voir Wikipédia pour toutes ses publications.


Source : association
Arbre généalogique simplifié des Gasparin. Adrien de Gasparin hérite du domaine du Plaisir et de 60 hectares de terres à Cairanne

Edouard Parris, Traité de la culture du mûrier, 1846.

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Archives communales d’Orange, F471/1, F471/2 et F471/3.

Catalogue Audibert, Gallica.

Journal d’Agriculture pratique, de jardinage et d’économie, 1 janvier 1840, Gallica.

ADV, Cairanne, 1D3

Journal officiel de la République française du 24 février 1896.

Académie d’Agriculture de France, Revue agricole, André, 1896. Un exemplaire existe au jardin conservatoire des plantes tinctoriales à Lauris.

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Mûriers et vers à soie

Les chiffres surprennent : la production de cocons à Cairanne en 1814 est de 6 tonnes pour atteindre le chiffre de 14 tonnes en 1835 point1 . À 10 g le poids du cocon, les 14 tonnes représentent 1,4 million cocons. Pour former un cocon, les vers à soie doivent manger des feuilles de mûrier. À Cairanne, pour produire 14 tonnes de cocons, il faut récolter 56 tonnes de feuilles de mûrier provenant de… 28 000 mûriers point2 !
En 1808, Maxim Pazzis précise point3 : le mûrier blanc, couvre presque lui seul toute la campagne du département, il borde au moins toutes les terres à blé et à seigle, quelque fois même on le plante en verger.
Ajoutons que les mûriers sont plantés aussi le long des chemins communaux et que les feuilles sont vendues aux enchères par la mairie de Cairanne point4.
En 1866, une statistique indique qu’il y a plus de 3 millions de mûriers dans le Vaucluse point5.
Le mûrier est donc un des éléments clefs de cette production de cocons.
Le mûrier est introduit à la fin du Moyen Âge en Europe, les pouvoirs publics vont encourager la plantation de mûriers blancs qui se développent bien dans les Cévennes et en Provence. Cet arbre a une faiblesse : les feuilles craignent les gelées blanches du printemps. Dès le début du XIXe siècle, sous l’influence de l’esprit rationnel de la Révolution et d’une demande pour accroitre la production, il est recherché un substitut au mûrier. Une pépinière départementale est mise en place à Avignon début XIXe siècle mais cherche un substitut en vain. Le jardin de l’école de médecine et le jardin d’horticulture de Montpellier sont également concernés.

La découverte d’un substitut au mûrier blanc est présenté à l’Académie des Sciences le 10 août 1834 point6 dans une conférence intitulée « Des feuilles de Maclura aurantiaca comme succédané à celle du mûrier » par Mathieu Bonnafous, bon observateur :
La production de la soie est devenue une source de richesse si féconde que les gelées du printemps ne peuvent porter atteinte au mûrier sans compromettre gravement les intérêts de l’agriculture et de l’industrie… Aussi de nombreuses recherches ont été faites pour trouver une plante propre à suppléer le mûrier quand les gelées tardives en suspendent la végétation… Me trouvant à Montpellier au mois d’avril 1834, lorsque un froid de moins 4 degrés atteignit un grand nombre de mûriers, je fus curieux d’étudier les effets du froid sur une multitude de plantes cultivées au jardin de l’école de médecine et là, ayant observé qu’un arbre de la famille des urticés que les botanistes ne distinguent du mûrier que parce que les fleurs ont un seul style, avait résisté à cet abaissement de température tandis que le mûrier blanc, le mûrier noir, le mûrier des Philippines, celui de Constantinople n’avaient pu le supporter, je crus utile de m’assurer si cet arbre, introduit récemment en Europe point7 sous le nom de Maclura aurantiaca pouvait être employé à la nourriture des vers à soie.
L’auteur fait une série d’expériences en comparant une approche classique avec des feuilles de mûrier et une approche originale avec des feuilles de Maclura aurantiaca comme nourriture des vers à soie point8 . L’expérience semble réussie.
La conclusion de l’article est ainsi :
L’utilité du Maclura aurantiaca considéré comme auxiliaire du mûrier à cause de sa résistance aux gelées tardives, l’élégance de son port, la facilité avec laquelle on le multiplie, la vigueur de sa végétation, la souplesse de ses rameaux lui assigne un rang distingué parmi les arbres les plus propres à enrichir notre agriculture et à embellir nos campagnes.

Il est courant que l’éleveur (ou éducateur) de vers à soie doive acheter des feuilles de mûriers. Aussi les grands propriétaires du midi plantent des mûriers et vendent les feuilles. Une spéculation est née. Un certain Adrien de Gasparin démontre que le propriétaire qui plante des mûriers pour vendre les feuilles obtient un bénéfice presque deux fois supérieure que s’il cultivait la même terre en froment point9 .
Qui est ce de Gasparin ?

Les Gasparin à Cairanne

Les Gasparini arrivent de Corse à Cairanne vers 1565. Ils y resteront jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Vers 1680 Gasparin (sans i) Balthazar puis son fils Thomas sont notaires à Cairanne. Ce dernier a un fils Joseph François qui fait des études de droit à l’Université d’Avignon et devient docteur en droit. Ce titre universitaire lui permet d’ajouter la particule de devant son nom. Il épouse à Orange "une payse" Anne Dumas. Ils ont un fils Thomas Augustin. Il est militaire, officier du Roi, pris dans la tourmente révolutionnaire, il devient député à l’Assemblée législative, vote la mort du roi Louis XVI. La particule de a été prudemment supprimée ! Il épouse Marie Anne Serre fille d’un marchand aisé d’Orange, protestante. Il fréquente également Cairanne où vivent sa grand-tante Catherine Vitalis et sa belle grand-mère Rose Augier, seconde épouse de son grand-père point10 . Cette dernière lui fait une donation de tous ses biens lors de son mariage avec Marie Anne dont le domaine du Plaisir à Cairanne point11. Ils ont trois enfants dont deux fils Adrien et Augustin. Le premier, le plus connu, traverse la période troublée du début du XIXe siècle avec opportunisme : militaire, préfet, ministre, député, maire selon les régimes. Il est Gasparin dans l’acte de son mariage en 1809 et devient comte de Gasparin en 1834. Il a des préoccupations de propriétaire terrien et s’intéresse à l’agronomie et aux vers à soie point12.
Et pour cause, il a herité du domaine Le Plaisir avec plus de 60 hectares de terres sur la commune de Cairanne. En bon spéculateur point13, il expérimente : sur 60 ares de mûriers nains, j’en laisse une portion trois ans sans la tailler, tandis que le reste fut soumis à la taille annuelle. Les troncs d’arbres non taillés furent au bout de ce temps deux fois plus gros que les autres, et les branches portèrent deux fois autant de feuilles…

L’oranger des Osages et le comte de Gasparin (1783-1857)

Gasparin est membre de l’Académie des sciences et a donc connaissance de l’expérience de Matthieu Bonnafous sur le Maclura aurantiaca ou oranger des Osage,décrite précédemment. Ce qui a permis à plusieurs auteurs d’écrire que Gasparin fournit des plants à ses administrés, tant et si bien qu’au bout de quelques années sa ville (Orange) en est toute ceinturée.
Nous n’avons trouvé aucune référence qui puisse confirmer cette assertion. Gasparin fonde la société d’Agriculture d’Orange en 1810 qui deviendra plus pompeusement, en 1856, la société d’Agriculture, Sciences et Arts point14. Les archives de cette société sont aux archives d’Orange point15 où cet arbre n’est jamais mentionné. Il en est de même dans les nombreuses publications de Gasparin.
Cela peut s’expliquer : d’abord selon un critére scientifique doit être reproductible. Pour cela il faut des arbres et des feuilles. Il faut attendre dix ans pour que des arbres poussent et ainsi refaire des expérimentations. Puis il y a un aspect pratique, cet arbre a de solides épines qui ne facilitent pas l’effeuillage.
Audibert, le grand pépiniériste de Tarascon propose des spécimens d’orangers des Osages dès 1830 point16. À partir de l’expérience de Bonnafous, on peut penser que certains spéculateurs plantent des orangers des Osages pour le futur. D’ailleurs, il est suggéré aux agriculteurs de joindre aux plantations de mûriers quelques pieds d’oranger des Osages point17.
Hélas, à partir de 1853 une maladie, la pébrine, décime les élevages de vers à soie causé par un champignon.
La misère s'installe dans le midi de la France. Pasteur est envoyé dans les Cévennes en 1865 et met au point une méthode de sélection d’œufs sains en quatre ans.
La reprise est lente, freinée par la guerre de 1870 et l'ouverture du canal de Suez : Chine et Japon inondent les marchés européens de leurs soies à bas prix, ce qui provoque un rapide effondrement des cours de la production qui n’est plus compétitive.
Le conseil municipal de Cairanne se plaint de la concurrence chinoise point18.
À la fin du XIXe siècle des essais sont repris à Montpellier sur l'oranger des Osages comme substitut du mûrier mais ils ne sont pas convaincants.
Le Journal officiel met en garde les éleveurs sur l'utilisation des feuilles de cet arbre point19. Entre temps, un spécimen sans épine est trouvé dans une pépinière de Touraine point20.
Durant la crise, les mûriers ont continué de prospérer si bien qu'il y a excédant de feuilles de mûriers à la fin du XIXe siècle !
L'oranger des Osages n’a plus d’utilisation, il est arraché et les 28 000 mûriers de Cairanne disparaissent avec la fin de la sériculture au XXe siècle !

Gérard Coussot

Summary: In the past, the breeding of silkworms was a very important craft activity in the South of France. The silkworms eat large quantities of mulberry leaves, and this is a source of speculation from suppliers, such as the so called de Gasparin, owner of the Le Plaisir domain in Cairanne. These leaves are sensitive to spring frosts. A substitute for the mulberry tree is sought, it will be the Osage orange tree imported from the United States at the beginning of the 19th century. However in 1853, a silkworms disease stopped this experimentation and the Osage orange tree leaves will never be exploited.


Mise à jour : le 12 juillet 2024
webmaster : Gérard Jacques Coussot